L’instant froissé selon Hugues Allamargot (2010)

Marc Soléranski, historien d’art, écrivain.

L’INSTANT FROISSÉ SELON HUGUES ALLAMARGOT

Hugues Allamargot Sculpteur (né à Dijon en 1969)

Selon les idées reçues, une forme stable est l’inverse d’un mouvement dynamique. Pourtant, c’est le choc d’un objet de 80 Kg tombant sur sa surface métallique qui permet à la tôle de tenir debout et de s’exposer comme sculpture. Sans la violence de l’impact, elle reposerait inerte, sur le sol. Ainsi, le mouvement le plus brusque peut engendrer l’image même de la stabilité. Telle est la poésie du contraste. Dans l’univers de l’artiste, les éléments contraires se complètent et se renforcent, la brutalité peut se marier avec la douceur, le concret avec l’abstrait… La peinture métallisée des carrosseries automobiles, que l’on assimile à la production industrielle et à la fabrication en série, devient ici création personnelle et oeuvre d’art unique. Le noir que les traditions anciennes situaient du côté du sombre et du caché, se fait surface réfléchissante et creuset de lumière. Et si l’artiste brouillait également les repères entrele monde périssable et l’espace éternel, la sphère du comique et celle du tragique ?

Dans l’Histoire Chrétienne la tradition de la « Vanité » qui révèle la fragilité des biens terrestres est une source inépuisable de tragédies. Hugues Allamargot s’y intéresse dès sa première oeuvre spectaculaire, la « Danse macabre » de 1999. Très marqué par l’observation des fresques de la Chaise-Dieu, il en retient la vision paradoxale d’un jeu d’enfant qui donne à comprendre la fatalité.

A l’instar des trains fantômes, les miroirs déformants sont des attractions répandues dans les fêtes foraines. Or, le miroir est symbole de vanité dans l’iconographie classique. Lorsque notre image est renvoyée par une tôle défoncée « noir Mercédès » ou « rouge Ferrari » libre à chacun d’y rire de ses grimaces, ou depenser au « miroir à deux faces » que brandissent les squelettes dans les anciennes vanités: l’ombre de l’accident plane sur la voiture de luxe, l’automobile si belle soit elle n’échappera pas à la casse, tout comme les coquettes stigmatisées par les moralisateurs du passé luttent vainement contre la dissolution qui attend le corps humain.

Mais Hugues Allamargot ne se reconnaît pas dans les discours pessimistes: « le choc n’est pas nécessairement une fin, il peut être un commencement » commente-t-il. En figeant dans le temps l’instant à peine perceptible de l’impact, en plaçant au centre des salles d’exposition les tôles froissées que notre société met au rebut, l’artiste représente moins la destruction des choses que leur renaissance.

Marc SOLERANSKI